Yvonne. pré-disparitions

                                                                                                                  


Cette fois, il n’y aura pas de héros ni de tragédie, pas de propos romantiques sur le passé et la mémoire. Pas de poussière, pas de traces, tout est propre et rangé à sa place: le savon sur le porte savon, la bouilloire sur la cuisinière, le panier sur le frigo, le marteau dans le placard, la télé sur le congélateur. Dans l’écran du téléviseur, se reflète une porte ouverte vers un extérieur quelconque. Qu’est ce qu’on voit, au juste? D’autres portes sont fermées, ou ouvrent vers des espaces non (encore) déterminés. L’image suivante le documentera peut-être. Quelques pinces à linge sont restées sur le fil, et il serait temps de manger les deux pommes du saladier. Y a t’il seulement quelque chose à voir?

Il manque une présence.

Et cette présence manque tellement qu’elle finit par apparaître en creux, en négatif, dans des vues d’une maison a priori banale. Ces images semblent développer comme une esthétique déceptive d’une description sociale froide, paraissent dire l’absolue vacuité d’un espace trop net. Mais de légers décalages viennent contredire ce vide: il m’est difficile de définir un cliché qui réglerait la question. D’un côté, tout est absolument quelconque, mais ces quelconques ne sont pas indexés sur une typologie identifiable. S’agit-il d’une maison de famille, d’un pavillon de banlieue, d’une résidence secondaire, d’une maison de retraite? Les catégories de références s’entrechoquent doucement. La précision et la minutie d’un inventaire scrupuleux en viennent à révéler... les manques de l’image, c’est à dire ce qu’aucune image ne peut montrer.

Alors peut être qu’il y a tout de même des traces dans ces images sur visibles, des zones d’ombre dans cette banalité révélée. L’idée de la photographie comme répétition de la réalité (représenter = rendre présent à nouveau) est un leurre. Aucune image ne pourra combler le vide. Aucune télé sur congélateur ne pourra refléter autre chose que la porte du garage.

Cette sur documentation du banal pourrait être tellement poussée, tellement froide, qu’elle en générerait une inquiétude. On connaît ça depuis longtemps, l’étrangeté du quotidien réifié, la monumentalité du dérisoire. Mais comment la définir, si on ne peut pas se raccrocher à une catégorisation, à une généralisation confortable en ce qu'elle nous conforterait dans une vision du monde, critique certes, mais qui nous laisse en dehors de ce monde, comme un spectateur extérieur qui n’aurait plus qu’à évaluer, juger, et vérifier ainsi sa (bonne) conscience de l’état des choses? Mais il n’y aura pas de présence inédite, pas de révélation. Pas (encore) d’apparition fantomatique dans le placard ou le frigo, même si l’inquiétude persiste.

L’investigation documentaire n’est pas encore suffisamment froide. Quelqu’un a disposé, organisé et entretenu tout cela. Quelqu’un continue à vivre là, même si les images montrent une parenthèse dans l’occupation de l’espace, une idée de ce que pourrait être l’absence. Mais ce quelqu’un n’est pas un héros, tout juste une individualité commune, avec ses qualités et ses défauts, qui n’a d’exemplaire que cette banalité irréductiblement spécifique et donc paradoxale.

L’inquiétude a un nom et un visage: Yvonne apparaît dans ses portraits, unique, comme son histoire personnelle, et l’histoire familiale de Philippe Paret. Mais là aussi, apparaissent des manques: trop peu de demi-teintes, trop de non-dits. Il y a bien une mémoire, pas encore totalement formée, pas encore finie, mais précise, brutale; tellement (auto) biographique, qu’elle en devient complètement interchangeable. Ce sont alors les images d’une absence à venir: les traces ne sont encore qu’envisagées, dans le visage de la grand-mère ou dans une hypothétique éraflure manquante de la bouilloire; une absence de traces, un inventaire avant disparition (on pourrait encore faire les portraits, mais pas comme ceux qui sont perdus dans la tapisserie), qui ressemble singulièrement à des images de l’après. Yvonne, la grand -mère de Philippe Paret, est toujours là, et il ne s’agit pas d’un travail de deuil. En attendant, la vision n’est pas une modalité de la présence. La photographie montre une fois de plus son impuissance fondamentale à retenir une réalité, mais cette incapacité même, une fois reconnue et acceptée, permet d’entrevoir une faille dans la banalité, et de préfigurer une absence à venir.